Emergence d’une filière terre crue en Ile-de-France : Retour sur la visite de la fabrique Cycle Terre

Emergence d’une filière terre crue en Ile-de-France : Retour sur la visite de la fabrique Cycle Terre

15 millions de tonnes, c’est le volume de terres excavées produites chaque année en Ile-de-France en moyenne. Ce volume conséquent, dont une grande partie finit en installation de stockage, soulève la question d’une meilleure gestion et valorisation de ce qui, réglementairement, est un déchet mais représente en réalité une ressource précieuse pour engager la transition écologique. La fabrique Cycle Terre s’est saisie de ce potentiel en produisant des matériaux en terre crue à partir des déblais du Grand Paris. Cette fabrique marque ainsi la naissance d’une filière terre crue, inscrite dans le cadre d’une économie circulaire.


Dans un contexte de grands projets urbains programmés dans le cadre du Grand Paris, que ce soit à travers le projet du Grand Paris Express, des projets d’aménagement en vue de la tenue des Jeux Olympiques de 2024 ou encore de nombreux projets de renouvellement urbains, le territoire francilien est particulièrement confronté à l’enjeu de gestion et de valorisation des déchets du bâtiment et des travaux publics (BTP). En Ile-de-France, ce secteur produit environ 30 millions de tonnes de déchets par an, comprenant 20 millions de tonnes de déchets inertes, dont 15 millions de tonnes de terres excavées.[1] Ce volume de terres excavées devrait considérablement s’accroître. Selon les estimations, le Grand Paris Express devrait générer entre 2020 et 2030 45 millions de tonnes de terres excavées. Le volume global de déblais généré par l’ensemble des constructions et aménagements du Grand Paris est quant à lui évalué à environ 500 millions de tonnes d’ici 2030. Les conséquences du Grand Paris, notamment le risque de saturation des installations de stockage de déchets inertes (ISDI) à l’échelle régionale et les nuisances dues aux flux de terre à l’échelle locale ont conduit à la mise à l’agenda politique des enjeux de la gestion des terres excavées, restés invisibles jusque-là.

 

Schéma réalisé par Paul Emmanuel Loiret et Serge Joly

Schéma réalisé par Paul Emmanuel Loiret et Serge Joly

Le devenir des terres excavées :  

Les terres sont en grande majorité acheminées vers des installations de stockage de déchets inertes (ISDI), ce qui représente environ 35% des volumes. La part de terres excavées recyclées sous forme de terres chaulées servant aux travaux routiers ne représente quant à elle que 5% environ des volumes. Enfin, 60% des terres font l’objet d’une valorisation dite « matière » : elles servent au réaménagement de carrières ou de couvertures journalières pour les installations de stockage des déchets non dangereux et des casiers d’amiante. Ces formes de valorisation des terres n’usent pas des qualités intrinsèques de la terre mais se servent de la terre comme volume. Ces chiffres interrogent donc quant à la pertinence d’une telle valorisation dans la mesure où les terres disposent de qualités intrinsèques particulièrement intéressantes pour la production de matériaux de construction.

Face à ce constat, la volonté de créer une nouvelle filière de recyclage des terres se concrétise. A travers son plan de prévention et de gestion des déchets (PRGPD), la région Ile-de-France exprime la volonté de créer une filière de matériaux en terre crue ainsi qu’une filière de valorisation des terres inertes en terres fertiles. Cette ambition est, toutefois, à nuancer : le volume considéré dans un premier temps demeure faible.  L’objectif est fixé à 0,6 millions de tonnes pour la production de terres fertiles et moins de 0,1 millions de tonne pour la production de matériaux en terre crue en 2025 et respectivement de 1 Mt et 0,4 Mt en 2031.[1]

 

Un cadre réglementaire propice à l’émergence de la filière terre crue :

La naissance d’une filière terre crue est également portée par un cadre réglementaire propice aux matériaux biosourcés et géo-sourcés et une meilleure valorisation des déchets du BTP. A ce titre, la réglementation environnementale (RE 2020) introduit un changement majeur en prenant en compte l’impact environnemental du bâtiment dans sa globalité, de sa phase de construction à sa phase d’exploitation et de démolition. Cette prise en compte du cycle de vie global du bâtiment aura pour conséquence d’orienter les constructeurs dans le choix de matériaux et de modes de construction présentant un faible bilan carbone.

Dans ce cadre, la terre crue présente des avantages : elle nécessite très peu d’énergie dans son processus de fabrication et peut être recyclée à l’infini si aucun adjuvant n’y est incorporé. Les matériaux en terres crue disposent, en outre, de caractéristiques intéressantes en termes de confort thermique, hygrométrique ou encore acoustique. Les murs réalisés en terre crue permettent de conserver la fraîcheur au cours de la journée et de rediffuser la nuit la chaleur emmagasinée au cours de la journée. Cette qualité est des plus recherchées au regard de la multiplication des épisodes de canicules notamment dans les grands centres urbains.  Le confort d’été est notamment un enjeu pris en compte par la nouvelle réglementation environnementale RE 2020. Enfin, la terre crue permet de réguler l’hygrométrie grâce à son caractère perspirant et poreux assurant ainsi un confort intérieur.

Conscient du potentiel que recouvre la terre crue, l’Etat, en soutien à l’émergence de la filière, a également lancé en 2020 le Projet National Terre et mentionne le rôle important de la filière dans l’atteinte des 70% de valorisation des déchets du BTP fixé par la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte « La valorisation des terres d’excavation est un enjeu fort pour participer à l’atteinte de cet objectif. La construction de bâtiments incorporant une part importante de terre crue est une des solutions. »[2]

 

 

Retour sur la visite de la Fabrique Cycle Terre Mercredi 1er Décembre :

Quelques jours après l’inauguration de la Fabrique Cycle Terre qui marque le coup d’envoi de la production, il nous a été donné l’occasion de visiter celle-ci. Mais avant d’en dévoiler les coulisses, un bref rappel de la genèse de ce projet.

Présenté en 2018 dans le cadre de l’appel à projet européen « Actions innovatrices Urbaines » dans la catégorie « Economie circulaire » à l’initiative de l’aménageur public Grand Paris Aménagement, le projet est finalement ressorti lauréat. Bénéficiant d’un financement à 80% durant trois ans, Cycle terre a alors pour objectif de produire des matériaux de construction en terre crue de manière semi-industrielle à partir des terres de chantiers du Grand Paris. Inscrit dans une démarche d’économie circulaire le projet Cycle Terre se saisit, d’une part, de l’enjeu de gestion des terres excavées en proposant un mode de valorisation plus qualitative de cette ressource et d’autre part, de l’enjeu de relocalisation d’une production de matériaux écologiques locaux et bas carbone. En application du concept de closing, narrowing, slowing the loop (fermer, réduire et ralentir la boucle des ressources), Cycle Terre crée une boucle de seconde vie par le recyclage des terres déjà disponibles sur le territoire. Par la même, l’entreprise contribue à la réduction de l’extraction de matières premières nécessaires à la production de matériaux neufs.

 

Le fonctionnement de la fabrique

Le bâtiment de la fabrique a été conçu de manière à s’intégrer au mieux au sein de l’espace urbain. La fabrique comporte un espace extérieur couvert faisant office d’espace intermédiaire entre la rue et la zone de production.  Les terres préparées sont dans un premier temps acheminées par camion depuis le site de Vaujours situé à quelques kilomètres de la fabrique pour être stockées au sein de la fabrique. Ces terres passent ensuite dans l’espace dédié à la production pour être mélangées selon des formulations précises à l’aide d’un malaxeur avant de passer dans les différentes filières de production : blocs de terre comprimés (BTC), enduits et mortiers. Ces matériaux sont ensuite mis pour certains à sécher dans le séchoir solaire, système ingénieux permettant de limiter la consommation énergétique de la fabrique. Les matériaux sont en dernier lieu stockés pour la vente.

 

Bien que la filière terre crue ne soit qu’à ses premiers essais, de très belles perspectives s’annoncent. En effet, la construction en terre crue suscite l’intérêt de nombreuses collectivités, architectes et maîtrise d’œuvre souhaitant concevoir des bâtiments vertueux répondant aux nouvelles exigences environnementales. Les projets intégrant la terre crue tendent en effet à se multiplier sur le territoire, en voici quelques exemples :

Le projet « le Colisée », situé à Tremblay-en-France et porté par l’EPT Paris Terres d’Envol. Cette salle de spectacle de 8 500 places intégrera des blocs de terres crue (BTC) fabriqués par la fabrique Sevranaise Cycle Terre dans sa conception afin de répondre aux exigences environnementales.

Projet Le Colisée (source : Groupe Legendre)

La terre crue se développe également dans les projets d’habitat collectif, le projet Feuillet de Terre crue à Bagneux développé par le cabinet d’architecture TOA, alors précurseur dans la construction en terre crue notamment avec le projet de groupe scolaire Miriam Makeba. Le projet intégrera lui aussi des blocs de terre crue.

Projet Feuillet de terre crue (source cabinet d’architecture TOA)

Le développement conjoint d’autres filières de valorisation des terres

Les projet de transformation de terres inertes en terres fertiles pouvant être utilisées dans des projets d’aménagement paysagers figurent également parmi les projets en cours d’expérimentation sur le territoire. On peut citer notamment le projet Valhoriz, lauréat de l’appel à projets lancé par la Société du Grand Paris. Cette entreprise développe un procédé visant à activer biologiquement les déblais pour constituer de la terre fertile. Suivant le même principe on peut également citer la plateforme Terres fertiles 2.0 situé à Lyon. La création de terres fertiles est un enjeu pour les territoires urbains afin de répondre au besoin de nature en ville et permettre la réalisation de projets d’agriculture urbaine pouvant être freinés par la composition de sols en ville. Cette filière reste encore à développer.

 

Ainsi les terres excavées représentent certes un enjeu considérable posant des difficultés en termes de stockage et d’espace disponible mais génère également de nouvelles opportunités pour les territoires en transformant un déchet en une ressource précieuse pour engager un changement vertueux.

Pour aller plus loin :

 

[1] Observatoire régional des déchets (ORDIF), Atlas des installations de retraitement des déchets non dangereux en Île- de-France, donées 2014.

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Auteur de la page

Cécile Hatou

Chargée de mission